La rationalité paradigmatique et la construction cognitive des savoirs

A- LA RATIONALITE PARADIGMATIQUE

Nous avons indiqué (chapitre I) que Maât est le Principe d’Ordre universel, indépassable,  mais encore, l’éthique de vie (volonté humaine et sociale) qui consiste à agir, en toute circonstance (y compris en science), conformément à la conscience qu’on a de cet Ordre. Il est question, dans cette pensée, d’instaurer ou de restaurer Maât dans toutes les circonstances de la vie courante.

Pour les anciens Egyptiens, Maât est l’Être-Valeur, la Complexité-Valeur, c’est-à-dire le paradigme formalisé dans les mythes sous la forme de la victoire des forces du bien, de l’ordre, de la paix, de la justice (Horus) sur les forces du mal, du désordre, de la guerre, de l’injustice (Seth).

En raccourci, nous pouvons dire que ce paradigme mime l’Ordre du monde sans cesse perturbé par les déterminismes naturels et sociaux ; d’où cette portée ontologique (mythe) et sociologique de la lutte fratricide Horus et Seth envisagée comme la rencontre de deux forces antagonistes à l’oeuvre dans la matière en mouvement depuis l’origine de notre Univers.

Il y a là l’idée d’une finalité et par conséquent, d’un certain déterminisme. En effet, l’Ordre social dont le mythe organisateur tente de prolonger l’approche eschatologique (approche par la rationalité raisonnante) est a priori indéterminé, puisqu’il s’agit d’une éthique, d’une volonté d’agir (de façon libre), conformément à l’idée ou encore la conscience qu’on se fait de cet Ordre (approche cognitive). Nous soulignons à juste titre l’expression en avoir conscience, ce qui laisse supposer un apprentissage.

C’est donc le système culturel (transcendant les pensées prises individuellement) qui produit la connaissance en conférant aux symboles partagés une Valeur. C’est cette Valeur, grand ‘’V’’, qui agit sur le milieu social et l’individu en les transformant. Ceux-ci transforment en retour le système culturel. Pas de protocole individuel de production de la Métascience : l’individualisme méthodologique cède le pas à la rationalité communautaire.

Pour toutes ces raisons, l’Ordre est sacralisé (Maât est une déesse de la Vérité-Justice) puis ritualisé ; en même temps, il y a un souci de rationalité liée à une bonne maîtrise de cet Ordre, de cette Vérité, acquise par l’initiation. Ces deux approches, sacrale et rationnelle, marquent un souci de construction à la fois cognitive et normative, c’est-à-dire partagé par tous les groupes sociaux en présence dans un espace géographique et politique déterminé. C’est dire que le pouvoir les institue et les institutionnalise au nom de la finalité consensuelle des groupes sociaux

 

B- LA CONSTRUCTION COGNITIVE DES SAVOIRS

Nous entendons par construction cognitive, le sens que l’intelligence communautaire, intersubjective, donne à chaque individu selon une procédure méthodologique (mythe et apprentissage) identifiable et contrôlable aux différentes échelles de l’organisation sociale (famille, lignage, clan, chefferie, royaume, empire).

Maât se présente ainsi comme une procédure, une tâche collective et en même temps, une méthode d’apprentissage communautaire, ajustée à l’organisation des connaissances, à leur maîtrise. Reprenons en quelques lignes certains aspects de la mythologie égyptienne pour nous faire comprendre. Les figures extrêmes de la lutte fratricide, représentées par Horus et Seth montrent comment s’engage la quête pour le pouvoir. Seth, le frère d’Osiris et en même temps son protagoniste dans la quête de ce pouvoir, compromet à tout moment le bel édifice de la création et des acquis sociaux. Seth finit par avoir raison d’Osiris ; il est dépecé par son frère et c’est Horus, fils d’Osiris qui venge son père. La justice est ensuite restaurée par le tribunal des dieux et Horus reprend le trône de son père et l’initiative historique.

De la sorte, il existe un moment premier (la lutte), suivi d’un saut générationnel (Osiris mort et son fils Horus héritier) qui indique aussi la polarité du substrat espace-temps saisi comme un ordonnancement historique de la logique de transformation de la lutte en victoire.

A l’ordre préétabli (la royauté d’Osiris) succède le désordre introduit par Seth, et enfin, le rétablissement de la vérité et des droits, assurée par Horus. Il y a par conséquent trois temps que dessinent l’enjeu de la communication : Ordre – Désordre – Organisation. La trame théâtrale que formalisent ces trois héros de la mythologie égyptienne est reprise par les mythes négroafricains que nous évoquons dans les lignes qui suivent.

Il s’agit bien d’une codification cognitive de la lutte qui matérialise la signature paradigmatologique : c’est Maât, dans sa version à la fois historico-sociale et fonctionnelle. Celle-ci spécifie que l’organisation des connaissances et la construction sociologique obéissent à une suite d’actions et de réactions, d’ordres et de  désordres, de contrôles et de rétrocontrôles, de régulations et de dérégulations. Le système est donc dynamique (équilibre instable dans le temps et dans l’espace). Les phénomènes sociaux ne se réduisent pas, comme cela a souvent été perçu dans la tradition « classique », à une cause et aux effets de cette cause en boucle fermée. Le mouvement est conçu et perçu comme une spirale évoluant vers le point apical d’une organisation politique pyramidale se complexifiant en reproduisant, à toutes les échelles, le même paradigme.

Les conséquences de cette approche dynamique sont de l’ordre de l’épistémologie. En Occident, on a tiré toutes les conséquences de cette approche de l’organisation par la complexité. Des théories comme celles des « catastrophes » élaborées en mathématique, des « structures dissipatives » en chimie, de la « nonséparabilité » en physique quantique, des fractales dans la géométrie de la nature, de la « logique du vivant » en biologie, de la « cognitique » (qui étudie les lois de formation de l’esprit à partir de la matière) en neurophysiologie, de l’impactisme météoritique en astronomie, illustrent ce dépassement de la crise de l’ordre généralisée à toutes les sciences.

Nous vivons désormais une ère nouvelle, celle de l’émergence d’un nouvel ordre scientifique en édification, à savoir, la science de la complexité où le Désordre devient une catégorie scientifique de la réalité phénoménale qui supplante celle de l’Ordre longtemps affirmé dans la science « classique » comme étant immuable.

Les systèmes sociaux nés du culte de la raison souveraine, juge de toute chose, ont aussi subi in coup : elles y montrent leurs limites.

Le Léviathan, l’homo oeconomicus, l’économie de marché, le rationalisme individuel, l’individualisme méthodologique, etc., n’ont apporté ni plus de justice, ni plus de paix, ni une meilleure gestion de notre Univers.

Aujourd’hui, le paradigme dominant (formalisé par Descartes) est dépassé par l évolution des méthodes autant que par la complexité croissante des problèmes. La prédictibilité parfaite des phénomènes et les machines à remonter le temps font désormais partie du registre « classique » de la connaissance.

Cette approche de la science par le Désordre organisateur nous donne enfin l’occasion de mettre en évidence la cohérence et la pertinence des modes d’investigation de l’être, de la vérité et des moyens d’action mis en œuvre en Afrique. Il est donc temps d’en réhabiliter les savoirs restés trop longtemps marginalisés pour des raisons culturelles.

Mbombog Mbog Bassong

Tiré du livre :  SOCIOLOGIE AFRICAINE : Paradigme, Valeur et Communication (   Page 58-63 )

A télécharger gratuitement ici : https://mbombog.wordpress.com/

1 commentaire

Classé dans REFLEXIONS

Une réponse à “La rationalité paradigmatique et la construction cognitive des savoirs

  1. Youka Bagga

    Tellement passionnant et enrichissant… Je ferai tout pour que vos livres et les livres de tous ce qui pensent la renaissance africaine à partir de notre propre matrice culturel originelle soient enseignés dans nos écoles et universités c’est le moins que je puisse faire

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