LE PARADIGME DE LA CONNAISSANCE : L’UNITAS MULTIPLEX (Part 2/2)

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4 L’ORDRE ET LE DESORDRE COMME CATEGORIES SCIENTIFIQUES

Il devient possible d’envisager l’idéologie maâtiste comme un paradigme émergeant des catégories scientifiques de l’Ordre et du Désordre. Il s’agit d’une refondation conceptuelle et théorique, étant entendu que ce paradigme a servi de modèle dans l’ancienne Egypte.

Nous en avons circonscrit le cadre opératoire par le biais d’un objectif général de la recherche, d’une méthode d’accès à la Valeur et d’un programme d’études de nature à permettre au chercheur de jouir d’un spectre suffisamment large pour appréhender dans un seul jet, le mode d’être des Africains.

Ce sont des raisons purement idéologiques qui nous y ont poussé à savoir, bâtir un nouveau corpus d’idées et de réflexions axées sur une vision authentique et objective de notre culture et de notre histoire..

 

4.1 LA VISEE NORMATIVE ET LA VISEE COGNITIVE

Toutes les institutions en Afrique ont pour objectif, la conjuration du Désordre et la restauration de Maât. La sociologie « classique » a eu pour ambition d’évacuer, par tous les moyens, le sacré africain de la logique rationnelle en laissant de côté la finalité qui donnait sens à la réalité.

De la sorte, la pensée dominante n’a pas bien saisi l’enjeu du sacré en Afrique noire. Avec le sacré, la visée cognitive est associée à la visée normative. Le paradigme, Maât, se justifie dans ce cadre comme une théorie normative, un sillon fécond de recherche et en même temps, une manière de faire la science, une méthode, une éthique qui consiste à rendre l’ordre social conforme à l’Ordre de l’Univers.

Maât est de l’ordre des vérités à atteindre par la raison raisonnante appliquée aux réalités sociales ethniques, culturelles, civilisationnelles et historiques ; la norme (la loi sociale) y rejoint l’ordre cognitif dans l’exercice de la faculté de penser le monde. Car Maât est aussi de l’ordre de la Vérité, grand ‘’V’’, c’est-à-dire le Principe d’Ordre universel et à la fois la connaissance de cette relation particulière qui existe entre les phénomènes. Cette connaissance a l’avantage d’augmenter le pouvoir d’action et de création, en conformité avec l’organisation du divin. Telle est la leçon à en tirer.

La mise en évidence de cette connaissance de Maât requiert, on le pressent, une réflexion particulière : comment et par quoi reconnaît-on le Principe d’Ordre universel ?

Il y a en premier l’univers mythologique africain qui en décrit les mécanismes et de l’autre, la forme (chapitre II).

Ce qu’il y a lieu de savoir, c’est bien que l’univers mental africain s’organise mythiquement en Ordre et Désordre, protagonistes de la création. C’est la figure dialectique Horus/Seth de la mythologie égyptienne reproduite par d’autres acteurs dans la mythologie africaine sans que pour autant, le message soit altéré. Il s’agit, en toutes circonstances, de conjurer les forces du désordre afin que l’ordre préexistant soit maintenu conformément à la manière dont s’organise l’Univers en vue bâtir la Complexité. La loi sociale reprend, pour ainsi dire, la loi cosmique.

Telle est la visée à la fois cognitive et normative inscrite dans les mythes.

Or ce Désordre n’a de sens et de vie que par rapport à l’Ordre. Il s’agit de deux facettes de la même réalité organisationnelle (Maât). Cette approche de la solution africaine fonde la dialectique et dépasse le fondamentalisme philosophique du Yin et du Yan. La loi générale de l’esprit du Livre des transformations s’accommode d’une double hélice mais n’en précise pas la phase de résolution, de restauration de la préséance de l’Ordre. Maât va plus loin que le Yin et le Yan. Même la dialectique hégélienne sans fin, qui sème à tous vents des contradictions ne dévoile aucune vérité connue de tous et par conséquent, contrôlable.

A présent, le sociologue est situé : la vision du monde de tous les Africains part de cette dialectique mythologique qui organise le monde et la société.

 

4.2 L’INTERMEDE DU CARTESIANISME

Nous avons hérité de la colonisation, les normes cartésiennes du savoir. La sociologie dominante est restée accrochée au diktat des normes « classiques » organisant le discours sur la science, les valeurs et l’évolution de la société globale par le biais des mécanismes rationnels, analogues aux lois générales de la physique ou des mathématiques, entre déterminisme, quantification et réductionnisme de l’analyse.

Dès le départ, les mythes gréco-latins sont tributaires d’un modèle de société où la vengeance, la

violence, la traîtrise et le pessimisme sont le lot des hommes. Les mythes les plus connus, OEdipe, Sisyphe,Orphée, etc., portent la marque de cet univers crisogène, sans réponse appropriée au retour de l’ordre sur le plan mythologique.

Le destin de OEdipe est scellé dès sa naissance : il doit tuer son père et épouser sa mère. Si le héros tragique affronte son destin avec lucidité (la raison), rien ne prédispose la société à comprendre pourquoi il en est ainsi.

Personne n’en sait rien. Il y a là, une sorte d’inachèvement ontologique qui explique le dépassement de ces mythes par la philosophie. Les mythes ne sont pas raisonnables et la philosophie se donne pour tâche de leur façonner une dignité épistémologique : le positivisme naît de cette réflexion. On comprend mieux les idéologues grecs, Socrate, Platon, etc.

A l’inverse, les mythes africains développent un optimisme et une grande ouverture à la conciliation des protagonistes. Le mythe d’Osiris en Egypte, de Jeki la Njambé des Duala ou le renard pâle des Dogon en sont un parfait témoignage. La perspective ontologique dessine alors un achèvement, un protocole de transfert de l’entropie en néguentropie, du Désordre en Ordre, de la violence en paix. Tout le contraire du mythe de OEdipe.

Pour émerger des cendres de la sociologie « classique », dominante, la sociologie africaine doit effectuer une mue salvatrice : sortir du cadre cognitif et expérimental qui lui a été imposé depuis bientôt cinq siècles. Cela s’inscrit, au demeurant, comme un impératif catégorique.

S’il y a un domaine qui a été le plus affecté par les traditions mécanistes du social, c’est bien l’économie. Les modèles économétriques (micro et macroéconomie) hérités de la méthode de la mécanique (physique) ont fait la joie de leurs clients par le biais d’un jeu d’équations donnant satisfaction à la croissance et à l’enrichissement à outrance. Ces modèles laissaient supposés que les sous systèmes étudiés sont relativement autonomes par rapport à l’environnement et qu’ils se reproduiraient indéfiniment à l’identique. Aujourd’hui, les seuils critiques sont atteints : ni l’environnement sociétal, ni l’écosystème ne peuvent supporter davantage les effets dévastateurs engendrés. Le Désordre est à son comble. Avec les enjeux de la mondialisation des économies, la problématique du fait social revient au devant de la scène. Le célèbre économiste Samir Amin relance le débat là où Emile Durkheim l’avait laissé : « La seule science possible est celle de la société ; car le fait social est un : il n’est jamais ‘’économique’’ ou ‘’politique’’ ou ‘’idéologique’’, etc., bien que le fait social puisse être approché dans un angle particulier, celui des disciplines universitaires traditionnelles (l’économie, la sociologie, la science politique, etc.). Mais cette opération d’approche particulière n’a de chance de rester scientifique que si elle sait mesurer ses limites et préparer le terrain pour la science globale. »

Nous sommes en 1970 lorsque Samir Amin écrit ces phrases qui laissent entrevoir les limites de l’hyperspécialisation disciplinaire et l’émergence de la complexité du social. La pensée africaine apporte la preuve du haut degré de développement de la culture dans laquelle elle a été élaborée. Aujourd’hui encore, même en l’absence d’écoles modernes, le sage et le régulateur africains brode sur les thèmes mythologiques et atteignent un niveau élevé de la connaissance de l’humain, du social et des « lois » cachées de la nature. Une telle leçon justifie la nécessité de réhabiliter notre culture qui reste notre ressource de base dans le cadre de la reconquête de l’initiative historique.

 

4.3 LA COMPLEXITE DU SOCIAL ET DE L’ECONOMIE

Il est bon de le rappeler que le système de l’équilibre général cher à l’économie mathématique est abandonné avec la montée en puissance de la complexité dans les années 1970. Celle-ci a déjà fait le lit d’une longue hibernation de l’approche axiomatique qui entrevoyait, dans une mathématisation avancée de la réalité économique, le ressort des vérités toutes faites.

Ceux-là même qui avaient fait de l’économie une théorie mathématique dans les années 1959, en commençant par Gérard Debreu, lauréat du prix Nobel en 1983 et Maurice Allais, son maître, lauréat en 1988, ou encore Kenneth Arrow et Franck Hahn, ont fini par entrevoir l’existence d’un principe d’incertitude au cœur de la rationalité économique. Le système de l’équilibre général est alors abandonné.

Les positions de certains maîtres de l’économie, à l’instar de Maurice Allais, ont même considérablement évolué avec le développement de la science de la complexité ; son revirement concernant les enjeux d’une mondialisation libérale et financière, responsable selon lui

de l’abaissement du taux de croissance, est connu. Nous n’insisterons pas davantage sur le sujet. Revenons à Edgar Morin qui va plus loin. Le verdict du savant est encore plus sévère, voire cinglant, s’agissant précisément des limites actuelles de la science économique : « Ainsi l’économie, écrit-il, qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est la science socialement et humainement la plus arriérée, car elle s’est abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologiques, écologiques inséparables des activités économiques. C’est pourquoi ses experts sont de plus en plus incapables de prévoir et de prédire le cours économique même à court terme. 20»

Nous voici rendus à la présente évidence : le droit, les institutions sociales et politiques, l’histoire, les défis écologiques, etc., doivent être pris en compte dans la rationalisation de la science économique : on peut présager que les théories de la régulation et des crises en économie ont de belles années devant elles.

On le pressent, il n’existe aucun domaine de la connaissance qui ne soit enfin concerné par ce revirement épistémologique. Le penseur de la complexité, Edgar

Morin, pousse la réflexion : « Nous sommes aux débuts bégayants de la sociologie de la connaissance (…) (…) Cela veut dire évidemment qu’il faut développer la sociologie de la connaissance. »

Ce qui nous semble en jeu, c’est l’objectif de la connaissance, de toute connaissance. Effectuons une pause sur cet enjeu.

 

5- LA SOCIOLOGIE DE LA CONNAISSANCE

Avec la complexité, les pendules sont remis à l’heure : le sociologue devient un simple apprenant, sans tour d’ivoire d’érudition. Toutes les cultures et civilisations peuvent et doivent s’attabler pour résoudre les problèmes de notre commune humanité en péril. Dans ce sens, Edgar Morin ouvre une brèche importante dans le sillon de la culture humaniste : « Chaque culture a ses vertus et ses superstitions. Il en est ainsi de la nôtre dont je suis loin de méconnaître les vertus, mais dont je dois reconnaître les illusions et les carences. C’est pourquoi je crois à une symbiose des civilisations. »

Mieux encore, il en appelle à une convergence épistémologique des différentes sphères des savoirs en vue de transcender, autant que faire se peut, les particularismes civilisationnels :

« Les sagesses africaine, indienne, amérindienne doivent se mêler à nos Lumières, éclairantes mais aussi tellement aveuglantes. Nous devons cesser de nous considérer comme les maîtres pour devenir des partenaires dans le ‘’grand rendez-vous du donner et du recevoir’’ dont rêvait Léopold Sédar Senghor. »

Nous voici contraints d’élaborer les termes d’une sociologie de la connaissance intégrant enfin toutes les dimensions, à la fois sociétales, culturelles, affectives, physiques, scientifiques, ethnométhodologiques, etc.

Toutes ces dimensions doivent être prises en compte dans l’élaboration des thèmes de référence de la culture-monde.

A ce propos, la vision du futur de Hugues de Jouvenel, Président du groupe et directeur de la revue Futuribles rencontre la pensée de Edgar Morin : « Cela veut dire qu’il faut multiplier les foyers de réflexion sur l’avenir et que, plutôt que chacun bétonne autour de sa chapelle, il convient de favoriser les échanges entre ces individus, échanges qui sont après tout le lot normal de tout intellectuel confrontant son point de vue avec celui des autres et qui s’enrichit du savoir d’experts appartenant à d’autres disciplines et d’autres pays, qui s’instruit des analyses issues d’autres aires culturelles. »

Il est question, dans ce sens, d’un saut qualitatif avec comme objectif la communication de toutes les sphères culturelles, jamais atteint par la conscience occidentale ; il ne peut laisser les citoyens de la planète que nous sommes indifférents. Nous sommes contraints d’admettre qu’il est temps de faire valoir cet autre son de cloche de l’Afrique profonde, maintenant que la communication entre les sciences, entre l’Homme et l’écosystème et entre les cultures, se fait pressante.

 

Dès lors, quelle information, valeur pour sauver notre planète face aux idéologies et fantasmes enracinés dans le cœur des grands prédateurs ?

 

5.1 L’INFORMATION-VALEUR ET LA COMMUNICATION

Nous savons désormais que la lutte contre l’entropie et la mort chez les organismes vivants se caractérise par une structuration de l’énergie et de la matière par le biais de l’information. Pour vivre, il faut que cette information mette en communication, les éléments de  et dans la nature.

Cette communication leur permet alors, non seulement de se reproduire et de produire, mais aussi de se maintenir, de s’ajuster et de se complexifier dans le temps et l’espace. C’est à partir de l’information et de l’énergie puisée dans l’environnement que la mémoire des organismes et celle de l’Homme opèrent des sélections et se complexifient. La mémoire apparaît ainsi comme un outil biologique programmé d’autorégulation.

Les systèmes sociaux issus de cette mémoire collective n’échappent pas au déterminisme de l’entropie (la dégradation du social) dès lors qu’ils échangent l’information et l’énergie avec l’environnement. Ce faisant, ces systèmes organisent l’ordre en produisant la culture et en communiquant, en recherchant la bonne information. Nous l’appelons l’information-valeur. C’est de Maât qu’il s’agit en réalité, puisqu’il est question de s’organiser d’après les canons de la nature afin que celle-ci soit préservée pour tous et pour le futur.

Les systèmes sociaux africains ont maintenu leurs structures, leurs organisations et leurs systèmes de valeurs grâce à des emprunts ou des rejets de certaines informations (non efficientes) à l’extérieur. Il en est ainsi de l’enjeu de développement (style occidental) resté incompatible avec le modèle d’épanouissement des systèmes précités. C’est le sens à donner, en gros, à l’échec de développement de l’Afrique.

Pour l’Africain, la vie est pensée comme une allégorie du pouvoir d’existence avant la volonté de puissance. Il ne s’agit pas de dominer ou d’assujettir la nature, les êtres, les choses et les hommes, mais d’en faire une réserve toujours plus importante de matière, d’énergie et d’information (développement durable) afin que les groupes sociaux en présence s’assurent une sorte d’extension de soi sans laquelle eux-mêmes ne seront plus.

La division clanique du travail et le phénomène des castes sociales ont répondu à cette approche normative par l’information-valeur grâce auquel s’est établi le système des actions communicationnelles en Afrique noire. De l’organisation sociale aux théories scientifiques les plus avancées (cosmologie, astronomie) qui ont visé l’harmonie universelle avant toute chose, tout est devenu savoir, savoir-faire et complémentarité des actions dont la finalité, reprise à toutes les échelles de la société, a été comprise par tous, dans l’intérêt de tous, par le biais des mythes et des rituels, mais aussi de l’éducation.

La situation est inversée dans le modèle « classique » occidental. La domination s’impose comme une force de vie.

Dans les deux cas (africain et occidental), un système social se maintient si la communication entre ses membres résiste au désordre, intérieur ou extérieur, et augmente l’adaptabilité du système social tout entier. En d’autres termes, l’excès de ressemblances ou de différences produit la mort du système.

Ce qu’il convient de retenir entre les deux modèles, ce sont les finalités poursuivies et opposées du point de vue de l’anthropologie et de l’ontologie. D’un côté, l’individu et son rationalisme individuel axé sur la poursuite sans fin du gain ; de l’autre, l’individu dans une communauté manifestant un savoir conforme à l’idéal d’être de la nature et le gain du groupe tout en entier en relation avec les équilibres de cette nature..

Non seulement les mythes africains font intervenir la création d’Ordre à partir du Désordre, mais encore, les innovations de type normatif et institutionnel n’altèrent pas la finalité maâtiste. Elles valorisent les différences et les soucis majeurs du droit, à savoir, le maintien de l’harmonie dans le jeu des différences. Georges Balandier est pionnier dans l’explication de cette démarche en Afrique noire. Il apprécie :

« Un ordre ne peut résulter que du jeu des différences et de la hiérarchisation (logique, symbolique, effective) des éléments différenciés. C’est en raison des différences ordonnées que la société et sa culture se constituent en des ensembles organisés que les hommes peuvent s’y définir – construire leur identité – et s’y situer, déterminer leurs positions sociales. »

Les mécanismes de la régulation sociale et politique ont alors pour enjeu, la promotion des rapports équilibrés entre groupes sociaux. La pensée vise Maât, une culture de convivialité et de justice sociale. L’Egypte pharaonique en est un témoignage des plus précieux pour avoir archivé la pratique. Alexandre Moret nous explique :

« La société égyptienne englobe l’Univers entier : les éléments, autant que les êtres, sont immatriculés, comme partie d’un même tout, collaborateur d’une tâche commune. »

Variation et organisation créatrice sont au cœur des mécanismes de l’évolution et la culture en reproduit le sens. En somme, la communication africaine est une mimesis de la dialectique de l’Ordre et du Désordre inscrit dans notre Univers. Les trois théories de la complexité n’envisagent pas autrement les mécanismes explicatifs appliqués aux systèmes sociaux.

 

 

1- Le Sens, grand ‘’S’’, apparaît par assimilation du désordre, du bruit, du parasite et de la violence ou leur élimination hors de système (Théorie de l’information).

L’information prend ainsi possession d’un cadre sémantique plus large : il procède de la culture où les langues, les mythes, les arts, les sciences et techniques, etc., constituent le Tout informationnel issu de la gestion de l’environnement psychoaffectif, physique, matériel et sociétal.

Il y a ainsi quelque chose de très précieux dans ce que le grand penseur Jacques Attali affirme s’agissant des sociétés ritualisées :

« Toutes les productions s’inscrivent dans un processus qui doit, par la circulation et par le sens donné à ce qui est produit, empêcher la violence de proliférer, transformer la production de violence en production de sens. »

De fait, les revendications d’ordre affinitaire vise le procès d’évacuation de la violence par la transformation des règles devenues obsolètes. L’idée est celle d’une rétroaction au sens de Karl Marx, entre la superstructure et l’infrastructure.

Ce procès de la forme engagée dans l’activité de communication met alors en jeu le gabarit cognitif des systèmes sociaux en vue d’une valorisation normative du cadre de l’expression cognitive du politique.

 

2- Même intégrées à un gouvernement de type fédéral ou confédéral, les entités traditionnelles autoorganisées conservent leur autonomie historique et inaliénable en cas de fragilisation du pouvoir. C’est qu’en définitive, chaque entité se suffit à elle-même (théorie cybernétique).

La sociologie africaine colle ainsi à la configuration des systèmes de l’Univers, à son organisation en sous-systèmes hiérarchisés poursuivant chacun une finalité conforme à la finalité universelle.

Nous l’appellerons sociologie complexe : ses concepts, sa méthodologie et son fondement théorique adhèrent au modèle d’organisation de notre Univers d’où l’expression Universisme philosophique et culturel contre l’enjeu déterministe, réductionniste et mécaniste de la sociologie dominante.

 

3- La construction d’une sociologie africaine doit pouvoir contribuer à cette visée renouvelée de la raison.

Elle doit montrer, à l’instar de la théorie des systèmes, comment l’Afrique a conçu les hiérarchies des niveaux d’organisation, les sous-systèmes et la façon dont le Tout s’imbrique à toutes les échelles en rétroagissant sur les parties ; enfin, comment l’organisation politique et sociale se fait avec et contre le Désordre dans l’action communicationnelle.

La théorie africaine du Réel ne fait que commencer à dévoiler le caractère réellement spirituel et même religieux de la science, à une échelle qui nous contraint à modifier notre regard sur la matière ; cette matière où finalement, le Chaos intervient dans le système dynamique le plus simple, la spirale de Maât, qui en répercute la magistrature aux systèmes dynamiques complexes.

Avec la déesse Maât, on a la preuve que le Chaos n’a pas besoin de complexité pour avoir une place de premier choix dans l’événementiel ou l’émergence des formes (rappelons cette lutte génésique Horus/Seth).

« Restaure la Vérité et la Justice (Maât) en toute chose, inanimée soit-elle » est le credo des régulateurs, la proposition sociale répétée ad libitum.

Ainsi s’installent des étapes successives de la raison qui chacune, résulte d’une déformation de la précédente depuis des temps historiques, aux frontières de la théorie des fractales (objet géométrique) de Benoît Mandelbrot. Celui-ci a mathématisé certains phénomènes se produisant dans la nature avec des structures similaires (réseaux fluviaux, arborescences des failles sismiques).

Ce savant a établi une règle de construction définie que l’on retrouve à toutes les échelles de façon canonique à l’instar de la spirale algébricogéométrique de Maât.

La leçon à tirer est la suivante : parce que les systèmes les plus simples peuvent présenter une évolution imprédictible, la pensée suggère de maîtriser le Chaos par le biais de la communication aux plus petites échelles afin qu’aux grandes échelles, les risques d’une « percolation » des systèmes soient maîtrisés à tout le moins minimisés.

En d’autres termes, les systèmes sociaux africains peuvent être perçus comme des « objets mathématiques » avec une reproduction de structures similaires (Maât), sans qu’on sache à quelle échelle on les voit, depuis la pensée (mythes, arts, science, théorie) jusqu’aux empires en passant par les lignages, clans et empires.

Cette « sensibilité aux conditions initiales » ruine ainsi la possibilité de prédire à long terme, le comportement du système. Il nous est difficile de prédire ce que l’Afrique sera demain (futur). Si l’échelle change, la forme elle, ne change pas. Maât garde sa conformité géométrique à toutes les échelles.

Une géométrie y afférente ne peut donc pas être circulaire, la circularité s’inscrivant comme le symbole de mort du système (rien n’entre, rien n’en sort). La géométrie de Maât est, pour ainsi dire, spiralée et non circulaire (au sens de Jacques Fame Ndongo), car génératrice d’une transformation, d’un nouveau palier. Il n’ y a pas que le retour d’information du récepteur sur l’émetteur au sens de N. Wiener. Il y a un retour d’information produit la nouveauté, la transformation (kheper)30. Il y a un palier supérieur qui est franchi. La circularité n’ést qu’apparence.

L’enjeu c’est d’éviter de faire « tourner son modèle communicationnel » au sens mécaniste du terme, c’est-à dire en le supposant isolé et relativement autonome par rapport à l’environnement, et surtout, en supposant sa reproduction à l’identique de manière indéfinie. Il existe en effet des variables et des acteurs avec des ruptures, des stratégies qui transforment le système social.

L’erreur serait de considérer une géométrie qui fige le mouvement des acteurs pour se trouver après coup, incapable d’en expliquer les actions, dans le strict sens de la communication relationnelle et interactionnelle.

Rappelons que le Chaos est cette tendance qu’a un système physique d’évoluer de façon radicalement différente pour peu que les conditions initiales soient affectées par de nouveaux paramètres, si proches soient-ils de ces conditions initiales. Par exemple, le fait de verser le sable à un même endroit avec des éboulements successifs chaque fois que le seuil critique de la charge recevable est atteint. Il en va ainsi de la démographie en milieux sociaux.

Depuis que la physique quantique s’intéresse activement à sonder l’infiniment petit, l’immatériel et l’invisible ne représentent plus pour la science, une catégorie inaccessible. La communication est devenue possible par le biais des technologies nouvelles. Ce qui, hier encore, était contesté à l’Afrique au nom de la ‘’superstition’’ fait école en complexité. Du coup, l’interprétation des phénomènes paranormaux prend une tournure sociologique plus confortable, entre Ordre et

Désordre. Aurélien Barrau, spécialiste en cosmologie et en physique subatomique confesse :

« Pour la première fois je crois, c’est la rationalité qui semble conduire à l’existence des mondes invisibles. Autrement dit, cette proposition, que je considère comme scientifique au sens le plus orthodoxe du terme, mène à l’existence d’objets qui dépassent le strict cadre de cette pensée scientifique. 31»

Nous voudrions tirer partie de tout l’intérêt qu’offre ce changement de l’entendement en science. C’est avec l’avènement d’une pensée devenue complexe (résolutions systémiques) que la nécessité s’est faite sentir de considérer la société comme un Tout, c’est à- dire un système énergétique autorégulé et d’agréger pour sa compréhension plusieurs disciplines, entre autres, l’histoire, l’anthropologie et la sociologie, etc.

L’enjeu a été de saisir dans un jet d’ensemble, les lois et mécanismes multiformes qui gouvernent l’évolution des sociétés, suffisamment globales et complexes, voire paradoxales, pour être analysées par des spécialistes dispersés.

Il s’est donc agi de gérer une crise de la science et de la pensée « classique », depuis longtemps rongées par les spécialités toujours plus diverses et diversifiées entre autres, les ethnosciences, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire, la linguistique, etc., qui ont fini par occulter la complexité du fait social.

Il faudrait que nous ayons conscience de ce qui a fait défaut à la science « classique » pour rompre en toute connaissance de cause avec les séquelles que nous subissons encore, malgré nous.

 

5.2 LA SCIENCE DE LA COMPLEXITE

Les caractéristiques de la science « classique » sont bâties sur trois piliers : le principe d’ordre, le principe de la séparabilité et le principe du rationalisme. De nouvelles considérations les concernant sont intervenues à la faveur de la complexité ; elles singularisent la nouvelle approche, contre le discours « classique ».

L’idéal de prévisibilité absolue, de séparabilité et d’effectivité a été remplacé par les champs de probabilités de non séparabilité et de possible à la place de l’effectif.

 

A- Le principe d’ordre

Ce principe laisse entrevoir une conception mécaniciste et déterministe du monde qui présume un ordre idéal des choses, à l’image de la géométrie. Cet ordre serait parfait, régulier, simple, immuable, transcendant, réversible. Tout désordre « apparent », perçu par nos sens, s’inscrivait dès lors, comme une parfaite manifestation de notre ‘’ignorance’’. Pour son élucidation, l’analyse devait s’en tenir à une référence abstraite de l’ordre, avec ses lois et déterminismes. C’est de cette façon que la sociologie « classique » a fini par céder ses actifs à une mathématisation progressive des sciences sociales.

 

B- Le principe de séparabilité

Ce principe stipule que les objets physiques et sociétaux doivent être considérés comme des entités localisées, séparées les unes des autres. Il a été formalisé par Descartes pour qui, étudier un phénomène ou résoudre un problème consiste à le décomposer en éléments simples.

Aussi, le principe de séparabilité cartésien s’est-il traduit dans les faits par une spécialisation disciplinaire et routinière qui a montré ses limites. La sociologie doit articuler dans les diverses analyses, la « séparabilité » et la « non-séparabilité » à la fois phénoménale et disciplinaire, et entrevoir des actions, rétroactions et interactions entre les personnes et les cultures, y compris le problème de la place de l’observateur au sein du système social qu’il observe. C’est le problème du type de rationalité qui s’impose à l’Homme postmoderne.

 

C- Le principe du rationalisme

Celui-ci s’en remet au jeu des relations de nécessité ou encore, à des lois postulées entre les entités idéelles arbitraires. On peut parvenir, de cette façon, à reconstituer toute la Réalité, à résoudre tout problème logique ou matériel par le simple jeu de manipulation des concepts. Or la Réalité et la Vérité sont inconnaissables. En revanche, la réalité phénoménale peut être analysée et maîtrisée.

En dernière analyse, la sociologie appelle une prise en considération de l’incertitude et du Désordre comme des dimensions scientifiques de la connaissance. Elle nous convie à considérer ce Désordre et cette incertitude comme des états « provisoires » d’ignorance de l’Ordre.

Dans cette perspective, Ils deviennent des catégories scientifiques dans la quête des savoirs.

 

5.3 L’ENJEU D’UN METASYSTEME THEORIQUE

Tout ce que nous venons de dire illustre aussi les limites du paradigme « cartésien ». Nous ajoutons que les marqueurs de cette crise sont connus : les « paradoxes » et « démons » sont autant d’indices qui apportent les preuves d’une incohérence de ses bases fondationnelles.

Le théorème d’incomplétude de Gödel (1931) montre, à cet égard, l’impossibilité de parvenir à une axiomatisation complète de l’arithmétique, ce qui signifie aussi que la cohérence d’un système impose une référence à un Métasystème, plus riche et plus complet que le système initial de référence. Certaines propositions peuvent être indémontrables, pourtant elles sont expérimentées ou observées.

Ne faut-il pas classer dans cet esprit, les problèmes liés à la sorcellerie par exemple ? Ce qui fait donc défaut, c’est l’état d’avancement de la science. N’oublions pas que la portée des acquis par l’expérience et la réalité empirique dépend des progrès théoriques.

En effet, le recours à un Métasystème comportant des procédés de démonstration qui lui sont extérieurs en renforce la consistance. Nous sommes, pour ainsi dire, sommés de sortir de nos disciplines particulières et de référents culturels pour chercher ailleurs les nouveaux outils d’analyse des systèmes complexes. Le sociologue doit sortir autant que les autres du cocon de ses acquis scientifiques.

Chez Tarski (1972), la connaissance se poursuit et reste définitivement inachevée ; elle convie à une perte de la Vérité, grand « V » en science. Aussi le désordre, l’indétermination, l’inséparabilité constituent-ils de grands enjeux et en même temps des épreuves, voire des obstacles jonchés sur la route de la complexité !

En somme, la révolution scientifique en cours s’attache à atteindre un palier supérieur de cohérence, de pertinence et de performance de la pensée et de l’action humaines. Elle permet une meilleure connaissance du Réel, c’est-à-dire de l’être, des moyens et des fins universelles, et notamment, de la relation entre les déterminations universelles et l’initiative humaine

Aussi sommes-nous sommés, en tant qu’Africains, de refaire nous-mêmes la sociohistoire de la connaissance scientifique en Afrique noire, et celle des savoirs en général, afin que la postérité se souvienne et tire bénéfice de toutes les bavures et avancées des connaissances. C’est cette sociologie-là, sans complaisance, que nous devons partager avec les autres, autant que nous devons étudier la leur, pour mieux nous comprendre nous-mêmes et surtout comprendre la sociologie de la connaissance et surtout, dégager l’importance des paradigmes dans le bâti sociologique des peuples.

Telle est la problématique de l’épistémologie avancée de notre temps. Dans cet appel à contributions où doivent se neutraliser les obsessions ontologiques, la sociologie postmoderne va se poser comme le lieu d’exploration d’une des expériences humaines parmi les plus complexes de la machine réflexive.

La sociologie de demain ne pourra prétendre faire la simple économie de l’épistémologie en l’ignorant ou en cherchant tout simplement à l’annexer, surtout qu’elle véhicule, dans cet essai, une épistémologie implicite.

L’ignorer correspondrait à un aveuglement sur les limites de sa pratique actuelle. De ce point de vue, il y a nul doute que l’épistémologie africaine aura une part importante à jouer dans le refondation de la sociologie. Elle doit pouvoir provoquer la cristallisation d’une dynamique de recherche à la fois autonome et durable.

La sociologie « classique » a eu ses grands noms : Comte, Marx, Durkheim, Scheler, Mannheim… La sociologie moderne a les siennes : Balandier, Touraine, Foucault, Boudon, Bourdieu, Merton, Habermas, Morin…La sociologie postmoderne attend la contribution de l’Afrique.

Qui saura tirer profit du gisement patrimonial africain afin que la dialectique Ordre/Désordre serve enfin la quête d’une Sociologie de la connaissance ?

 

Cet article est un extrait du livre :   » SOCIOLOGIE AFRICAINE : Paradigme, Valeur et Communication  » du même auteur ( Chap I, sous chapitre 4-5)

Le livre complet est telechargeable gratuitement à cette adresse :  https://mbombog.files.wordpress.com/2011/02/sociologie-africaine.pdf

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