Cameroun et refondation spirituelle

Par Alain B. Batongué

A la faveur de l’élection présidentielle annoncée et de la grande turbulence qui s’est emparée du monde arabe depuis quelques mois, on observe à nouveau une frénésie sociopolitique au Cameroun. Qui, la semaine dernière, a atteint des pics inquiétants en termes de mobilisation –quoi que peu ou pas suivie- de quelques leaders de partis politiques, et de forces de répression de la part du pouvoir en place.

Cela n’a pourtant rien d’original et pour ceux qui savent lire le passé, c’est comme l’histoire qui se répète. Il y a bientôt 4 ans, nous avons rencontré Mbombog Mbog Bassong, titulaire d’un Dea en géomorphologie et dynamique des milieux physiques et d’un autre Dea en Sciences physiques de la terre qui consacre ses moments libres à l’approfondissement de la réflexion sur les rapports entre les lois de l’univers et la régulation des sociétés humaines, mais surtout en son temps coqueluche médiatique dans les débats sur l’égyptologie, le développement de l’Afrique, la place des chercheurs et l’importance des connaissances ancestrales.

Le regard qu’il porta alors sur la société camerounaise ne manquait pas de pertinence. Et les propos qu’il tint en cette occasion, publiés dans Mutations du 25 mai 2007, sont d’une poignante actualité. Qu’est ce qui peut expliquer la crise multisectorielle que traverse le Cameroun depuis de nombreuses années, réponse de Mbog Bassong : « Elles sont d’ordre structurel. Nous héritons des institutions d’une autre culture, sans rapport avec notre passé et une lecture consciente de ce que doit être notre devenir.

Nous y héritons aussi des schèmes de pensée qui nous font analyser le monde par référence à des modèles qui, non seulement sont étrangers à notre expérience historique, mais aussi montrent leurs limites dans leurs propres milieux d’origine, en l’occurrence, les pensées judéo-chrétienne et arabo-islamique. De plus, les théories de la complexité en cours d’édification qui nous semblent étrangères, confirment la compatibilité entre la rationalité africaine et le nouvel ordre scientifique naissant. L’ignorance est un grand mal, nous dit l’Inscription de Shabaka dans la période pharaonique.

Cette crise est, pour l’essentiel, la crise de l’ignorance, la crise d’une pensée traditionnelle féconde, mais court-circuitée par la démission massive d’une élite politique dont le seul catalogue d’informations procède désormais d’une audition attentive des nominations et d’une culture de décrets, à défaut de l’exaltation oisive des jouissances que procure le football ou la ruse politique, en marge comme au cours des veilles électoralistes. Fort naturellement, les salaires ont été un facteur d’aggravation de ces jouissances hédonistes ; leurs coupes ont trouvé un terreau fertilisant de notre médiocrité et nous servent souvent d’alibis. La fuite en avant nous permet aussi de pavoiser paradoxalement des diplômes moyenâgeux pour peu qu’ils aient à être évalués à la lumière des avancées de la science.

La crise est en somme celle d’une élite politique paresseuse qui travestit toutes les luttes des masses laborieuses en victoires individuelles, vidée qu’elle est de ce qui fait un grand peuple, à savoir, la conscience de son passé et l’audace de ses fils à reconquérir l’initiative politique, mais aussi économique, philosophique et par conséquent scientifique. » Mais pourquoi insister sur la philosophie ? « Sans philosophie, un peuple est incapable de science. La philosophie peut prendre une tournure religieuse, souvent fortement idéologique, car chargée de vélocité morale ou intellectuelle. La science n’est rien en soi si elle n’est pas portée dans une nation par un idéal philosophique. C’est cet idéal qui pousse les grandes nations à expertiser leurs savoirs historiques, à y fonder des théories scientifiques sans lesquelles la science elle-même ne saurait progresser et par conséquent le développement. Toute vraie science doit fonder son propre commencement, nous dit Althusser.

Aussi la pratique scientifique reste, elle, aveugle chez nous, en sciences exactes comme en sciences sociales. Elle se résout dans beaucoup de cas à des broderies intellectualistes sans audace, sans envergure, avec des patrons d’université sans véritable étoffe scientifique – ils ne se préoccupent guère de théorie – et pour cette raison, politiquement ambitieux, dont le seul faire-valoir est aussi de s’attabler à la mangeoire, en y servant aux mandarins un savoir appauvri. Contentons-nous de restreindre nos réflexions à nos salons, en attendant le coup du destin qui doit nous trouver prêts pour l’épreuve. »

Quid des autres segments comme l’économie, la communication ? « En économie, il, faut re-interroger le concept de valeur, car la science économique doit se préoccuper de porter les réflexions sur les formations des préférences et opinions sociales, lesquelles reposent sur la culture et le mode d’existence, via le système neurobiologique. Karl Marx, Durkheim, Daniel Bell, Serge Latouche, Herbert Marcuse, tous l’ont compris. Adam Smith, David Ricardo, James Mill, Malthus, ne viendront pas bâtir une science économique digne d’intérêt à nos places. Il faut sortir de ce cocon mystificateur de la diplomite… (…)

En communication, il faut reprendre le concept de géométrie circulaire de Fame Ndongo pour en faire une géométrie spiralée. La circularité est morte, fermeture. La spirale est retour à la normale avec un saut qualitatif qui élève à la strate supérieure.

Elle est mouvement, hors des plaidoiries irrévérencieuses et sans consistance historique. On peut louer le courage du Professeur Fame Ndongo. Il a donné à la communication africaine une dignité épistémologique. En gros, Il faut donner une bouffée d’oxygène à l’enseignement et la recherche scientifique. Ce serait déjà ça de bon. » Mais en gros, comment voyez-vous le Cameroun à moyen et à long terme ?

« C’est dur à dire, mais pour le moment, avouons que nous n’aurons pas laissé à nos enfants les moyens de lutter face à l’adversité extérieure. Le spectacle des enfants abandonnés, des désœuvrés, des fous, de la misère sociale ne devrait laisser personne indifférent. Je vois souvent ces jeunes qui arpentent les rues toute la journée pour vendre la friperie. Au nom de quel ordre de raisons laissons-nous fleurir autour de nous une telle indifférence ?

Au nom de quoi détournons-nous tant de luttes pour la survie au nom des jouissances individuelles ? Le drame actuel de l’élite politique, c’est malheureusement ce vide de pensée alimenté par les religions révélées, sectes et associations à caractère prétendument universel, mais aussi cette pensée vide qu’alimentent les artéfacts du capitalisme. Quel gâchis! »

Source : http://quotidien.mutations-multimedia.com/Editorial/Cameroun-et-refondation-spirituelle.html

Poster un commentaire

Classé dans REFLEXIONS

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s