Mbog Bassong : Le Cameroun a besoin d’une refondation spirituelle

Sa trajectoire personnelle exprime sans doute, mieux qu’autre chose, la situation de déliquescence intellectuelle et de mauvais management des compétences dans laquelle le pays a plongé depuis maintenant de nombreuses années.
Entretien mené par Alain B. Batongué

A bientôt 50 ans (il les aura l’an prochain), ce titulaire d’un Dea en géomorphologie et dynamique des milieux physiques et d’un autre Dea en Sciences physiques de la terre qui consacre ses moments libres à l’approfondissement de la réflexion sur les rapports entre les lois de l’univers et la régulation des sociétés humaines, ronge son frein et meurt d’ennui au ministère de la Culture en qualité de… chargé d’études assistant à la division des Etudes et de la Coopération où, soit dit en passant, on lui envoie jamais de dossiers à étudier.
Mbog Bassong ? Il fut il y a une quinzaine d’années l’une des coqueluches médiatiques, très à l’aise dans les débats sur l’égyptologie, le développement de l’Afrique, la place des chercheurs et l’importance des connaissances ancestrales, entre autres. Il s’est pendant un moment retiré de la vie mondaine et publique pour boucler quelques projets éditoriaux, notamment « Théorie de l’Etat de droit, essai de sociologie politique africaine », « Essai de politique africaine sur la portée des mythes traditionnels » ou encore  » Ankh, concept et portée d’une illustration symbolique et religieuse de l’Egypte ancienne à nos jours ».

Après ce long silence, le regard qu’il a sur le pays, son mode de fonctionnement et ses perspectives, ne s’est pas amélioré. Au contraire, dit-il, puisque la situation a empiré. Ce qui ne l’empêche cependant pas de dégager des voies de sortie, même s’il est convaincu que les pouvoirs africains, embrigadés par le colon d’hier, n’ont plus d’yeux pour voir.

Vous étiez très présent il y a quelques années dans les médias et dans les cercles de réflexion à la fois culturels et philosophiques et puis vous avez disparu. Que devient Mbog Bassong ?
J’ai du prendre une petite retraite parce qu’il me fallait faire le point par rapport à toutes mes activités intellectuelles et associatives, puis réorienter mes stratégies. J’avais donc des choses essentielles à parfaire au préalable, entre autres, achever la rédaction de mes derniers livres, en philosophie et en esthétique de l’art ; boucler mon intronisation en qualité de Mbombog ; enfin, je me suis intéressé à la recherche sur les météorites et au domaine de la planétologie, c’est-à-dire l’étude des planètes au sein de notre système solaire. La raison de ce choix est qu’elle corrobore les thèses de la pensée solaire chez les Bantou. Les résultats sur le plan de la physique quantique et l’approche topologique du vent solaire en cosmologie devraient intéresser nos physiciens et mathématiciens, question de faire avancer la pensée africaine. C’est extraordinaire ce qu’on y découvre, les Egyptiens de l’époque pharaonique avaient réellement pensé le monde, puis mis en équation la loi fondamentale de circulation de l’énergie solaire. Voilà donc l’objet de mon absence, le temps d’une imprégnation de ma condition d’Africain.

Nous sommes heureux de vous retrouver au moment où on observe une crise multisectorielle au Cameroun (politique, économique, philosophique, etc.). Quelles en sont les causes, selon vous ?
Elles sont d’ordre structurel. Nous héritons des institutions d’une autre culture, sans rapport avec notre passé et une lecture consciente de ce que doit être notre devenir. Nous y héritons aussi des schèmes de pensée qui nous font analyser le monde par référence à des modèles qui, non seulement sont étrangers à notre expérience historique, mais aussi montrent leurs limites dans leurs propres milieux d’origine, en l’occurrence, les pensées judéo-chrétienne et arabo-islamique.
De plus, les théories de la complexité en cours d’édification qui nous semblent étrangères, confirment la compatibilité entre la rationalité africaine et le nouvel ordre scientifique naissant. L’ignorance est un grand mal, nous dit l’Inscription de Shabaka dans la période pharaonique. Cette crise est, pour l’essentiel, la crise de l’ignorance, la crise d’une pensée traditionnelle féconde, mais court-circuitée par la démission massive d’une élite politique dont le seul catalogue d’informations procède désormais d’une audition attentive des nominations et d’une culture de décrets, à défaut de l’exaltation oisive des jouissances que procure le football ou la ruse politique, en marge comme au cours des veilles électoralistes.
Fort naturellement, les salaires ont été un facteur d’aggravation de ces jouissances hédonistes ; leurs coupes ont trouvé un terreau fertilisant de notre médiocrité et nous servent souvent d’alibis. La fuite en avant nous permet aussi de pavoiser paradoxalement des diplômes moyen-âgeux pour peu qu’ils aient à être évalués à la lumière des avancées de la science. La crise est en somme celle d’une élite politique paresseuse qui travestit toutes les luttes des masses laborieuses en victoires individuelles, vidée qu’elle est de ce qui fait un grand peuple, à savoir, la conscience de son passé et l’audace de ses fils à reconquérir l’initiative politique, mais aussi économique, philosophique et par conséquent scientifique.

Qu’est ce que cela signifie, concrètement ?
Sans philosophie, un peuple est incapable de science. La philosophie peut prendre une tournure religieuse, souvent fortement idéologique, car chargée de vélocité morale ou intellectuelle. La science n’est rien en soi si elle n’est pas portée dans une nation par un idéal philosophique. C’est cet idéal qui pousse les grandes nations à expertiser leurs savoirs historiques, à y fonder des théories scientifiques sans lesquelles la science elle-même ne saurait progresser et par conséquent le développement. Toute vraie science doit fonder son propre commencement, nous dit Althusser. Aussi la pratique scientifique reste –t-elle aveugle chez nous, en sciences exactes comme en sciences sociales.
Elle se résout dans beaucoup de cas à des broderies intellectualistes sans audace, sans envergure, avec des patrons d’université sans véritable étoffe scientifique – ils ne se préoccupent guère de théorie – et pour cette raison, politiquement ambitieux, dont le seul faire-valoir est aussi de s’attabler à la mangeoire, en y servant aux mandarins un savoir appauvri. Contentons-nous de restreindre nos réflexions à nos salons, en attendant le coup du destin qui doit nous trouver prêts pour l’épreuve.

Vous évoquez également l’initiative économique et politique…
En économie, il, faut re-interroger le concept de valeur, car la science économique doit se préoccuper de porter les réflexions sur les formations des préférences et opinions sociales, lesquelles reposent sur la culture et le mode d’existence, via le système neurobiologique. Karl Marx, Durkheim, Daniel Bell, Serge Latouche, Herbert Marcuse, tous l’ont compris. Adam Smith, David Ricardo, James Mill, Malthus, ne viendront pas bâtir une science économique digne d’intérêt à nos places. Il faut sortir de ce cocon mystificateur de la diplomite…
En philosophie, une herméneutique rationnelle des mythes s’impose, de manière spécifique en ce qui concerne les mythes cosmologiques sur lesquels je me suis appesanti pour écrire La méthode de la philosophie africaine à paraître. Mais il s’agira de l’enrichir davantage – je ne suis pas philosophe – et de permettre aux philosophes de sortir de leurs orthodoxies aristotéliciennes, bergsoniennes, cartésiennes, pour porter haut l’idéal philosophique de la rationalité traditionnelle, dès lors que la science de la complexité rencontre désormais le mythe africain dans la quête de la vérité.
En communication, il faut reprendre le concept de géométrie circulaire de Fame Ndongo pour en faire une géométrie spiralée. La circularité est mort, fermeture. La spirale est retour à la normale avec un saut qualitatif qui élève à la strate supérieure. Elle est mouvement, hors des plaidoiries irrévérencieuses et sans consistance historique d’un Etounga Manguelle. On peut louer le courage du Professeur Fame. Il a donné à la communication africaine une dignité épistémologique. En gros, Il faut donner une bouffée d’oxygène à l’enseignement et la recherche scientifique. Ce serait déjà ça de bon.

Y a-t-il place pour la religion ?
C’est peut-être le plus important. Quand un peuple a perdu sa religion, il devient inapte à toute perspective de reconquête de l’initiative historique. Il suffit de regarder ailleurs chez les Arabes (l’islam), les Juifs (le judaïsme), les Indiens (l’hindouïsme), les Asiatiques (le bouddhisme, le Zen, le Tao). Ils sont tous en marche. Constatez avec moi que tous ces peuples ont un substratum culturel enrichi, une vigueur religieuse jamais ébranlée par l’élite en raison d’une trajectoire historique très éloignée de l’ethnocide chrétien. Nous ne pouvons pas continuer à penser que nous serons sauvés par le christianisme ou l’islam au moment même où nous avions nos religions ancestrales que nous abandonnons volontairement. Et, précisément, nous sommes les seuls peuples qui prétendent épouser toutes les religions dominantes et les théories prétendument universelles sans en avoir une seule qui nous soit propre.

L’un des éléments qui peut être à l’origine de la crise actuelle, vous l’avez reconnu, c’est l’enseignement. Comment appréciez-vous ses trois principales préoccupations que sont la motivation des enseignants, la qualité des programmes et la finalité des connaissances, rarement tournées vers le progrès et le développement ?
Vous avez parlé de la motivation. Est-ce qu’un enseignant digne de ce nom ou un professeur d’université peut gagner 250 ou 300 000 francs et faire de la recherche ? Non. La recherche coûte cher. Il faut s’acheter des livres, réfléchir, aller sur Internet, acheter des journaux et magazines, financer les travaux de laboratoires, s’équiper en matériel performant, voyager pour acquérir de nouvelles informations, effectuer des échanges entre spécialistes… C’est impossible. Certes, ce n’est pas une raison suffisante car, pour l’Afrique, nous devons faire ces sacrifices. D’autres les ont faits avant nous.

L’un de vos livres à paraître concerne  » Les Fondements de l’Etat de droit en Afrique précoloniale « . De quoi s’agit-il?
J’avais au préalable titré ce livre qui doit paraître très prochainement aux Editions L’Harmattan « Théorie de l’Etat de droit – Essai de sociologie politique africaine ». Le comité de lecture a pensé que ce titre ne faisait pas très marketing. Aussi ai-je choisi celui que vous citez. Dans les deux cas, l’enjeu est le même : montrer que l’Afrique dispose, dans son histoire et sa culture, de ressources ontologiques de nature à lui permettre de penser autrement le destin historique de l’Etat et y proposer un horizon symbolique de vie politique qui corresponde au mieux aux aspirations de tous les peuples à davantage de paix et de bonheur, et d’idéal démocratique.
Bien sûr, il a fallu, au préalable, déconstruire le modèle dominant en montrant ses faiblesses, c’est-à-dire l’incapacité de la théorie générale du droit, théorie dominante, à dire une vérité, et donc une ontologie, et à plus forte raison régler les conflits qu’il a par ailleurs installés partout dans le monde. En Droit positif, les chercheurs se préoccupent de la production du droit, mais sont souvent incapables d’en appréhender la notion, en termes de valeur. Il y manque un fondement connaissable, vérifiable, alors que le référent du droit en Afrique est fondé sur l’Ordre de la nature observable et indépassable. Aussi les initiés et autres chefs traditionnels avisés légifèrent-ils sans avoir besoin de mille articles, comme on le voit dans le modèle dominant.
Il s’agissait pour moi de montrer, en outre, que le modèle politique africain est susceptible de produire un horizon symbolique qui soit favorable à l’humanité tout entière, d’en montrer la pertinence à la lumière des théories de la complexité, en l’occurrence, la théorie de l’information, la cybernétique et la théorie des systèmes appliquées à l’interprétation des phénomènes sociaux. La théorie africaine a fait ses preuves depuis l’Egypte jusqu’à nos jours et le peut encore aujourd’hui, si on s’en inspire, en termes d’idéal de bonheur, de démocratie et de paix. J’y pose aussi les fondements méthodologiques et épistémologiques de la sociologie moderne ainsi que les bases d’une recherche en sciences sociales en général, fondée sur une herméneutique rationnelle des faits sociaux. Je poursuis en cela, l’œuvre de mon maître aujourd’hui disparu, à savoir, Mbombog Nkoth Bisseck.

Parlons d’actualité avec la présidentielle française. Quel est commentaire par rapport au nouveau président et par rapport à votre thèse du néocolonialisme ?
Je ne crois pas du tout en Sarkozy. Quand on suit son parcours, on se rend compte que ses sauts qui sont prétendument qualitatifs cachent en réalité beaucoup d’alliances occultes dont parlait Ségolène. Il ne faut pas attendre grand-chose de Sarkozy, parce qu’il y a des non-dits, notamment avec Bongo. J’attends que Sarkozy fasse quelque chose, mais ça m’étonnerait.

Au Cameroun, on prépare les législatives et les municipales avec des ballets de primaires ou non dans les partis politiques. Quels sont les premiers éléments d’appréciation que vous avez?
Je pense que quelqu’un de sain d’esprit ne peut pas adhérer au Rdpc. Sain d’esprit pour moi signifie quelqu’un qui lit les évènements. Quelqu’un est informé de l’ordre du monde et qui voit son évolution. Adhérer au Rdpc signifie ne pas saisir les enjeux du modèle politique dominant dont le but est notre asservissement à partir des relais locaux qu’il manipule à souhait. Le Rdpc est une courroie de transmission du modèle dominant et nous n’avons aucun mérite à y penser notre militantisme alors que par ailleurs, autour de nous, le voisin crève de faim.

Peut-être parce que c’est le Rdpc qui a les postes de responsabilité qui permettent d’avoir de l’argent et d’améliorer le quotidien. C’est l’explication qui est faite…
D’accord. Mais il ne me semble pas que les autres peuples ont d’abord amélioré le quotidien. La révolution française s’est faite dans la famine, comme toutes les autres grandes révolutions. Nous ne pouvons pas continuer à croire que nous devons êtres riches pour améliorer le quotidien. Martin Luther King, Fanon, Cheick Anta Diop, Jesus, et tous ces grands de ce monde, qui ont fait l’histoire, n’ont pas été des ministres. Donc je pense que ce n’est pas sérieux. Nous ne sommes pas sérieux avec nous-mêmes, ni avec les 20 millions de morts qui ont été déportés en esclavage ainsi que ceux qui continuent de mourir aujourd’hui.

Au-delà du Rdpc, il y a les partis politiques de l’opposition. Est-ce que vous avez le même regard critique vis-à-vis d’eux ?
Bien sûr. Je me pose des questions sur des personnalités comme Kodock, Hogbé Nlend pour l’Upc. Voilà des personnes qui prétendent parler au nom du peuple, qui organisent même les journées de martyrs. Une vraie prétention. Quand on regarde l’Undp, honnêtement, au nom de qui se bat-elle ? Quant au SDF, on n’y voit même plus de visage.

Est-ce que vous pensez, comme certaines personnes, que le problème du Cameroun aujourd’hui c’est le président de la République, ne serait-ce que parce qu’il a déjà mis trop long au pouvoir et qu’il n’a plus véritablement de dessein pour le pays ?
Ça m’étonnerait que ce soit lui, bien qu’il soit un maillon très important dans la chaîne, pour ne pas dire le maillon principal. Les autres leaders politiques ne sont pas meilleurs quant au fond. Ils ne sont plus africains, possédés par l’histoire comme Konaré, Gbagbo, Mbeki, Sankara, Lumumba, N’krumah. Quand je regarde tous ceux qui tournent autour de Biya, je ne vois personne qui ait une étoffe. Ils ont tout perdu, en terme de spiritualité, de religion, d’intellectualité, d’humanisme ; ils n’ont pas le gabarit de ceux que je viens de citer. Ils sont trop moulés dans le système postcolonial pour nous aider en quoi que ce soit.

Vous pensez à qui ?
Honnêtement je ne pense pas à quelqu’un en particulier. Parce que dans le champ politique actuel, il n’y a pas un visage émergent. A la rigueur Ndam Njoya, parce qu’il évite de tomber dans le piège des  » mains sales « . Mais jusqu’où pourrait-il aller et nous conduire ? En revanche, il n’est pas impossible que les gens se tassent encore pour les raisons que l’on sait, la peur, en attendant le jour-j, c’est-à-dire le jour où Paul Biya ne sera plus là ou sera mis en difficulté. On pourrait trouver à ce moment l’oiseau rare, parmi les fonctionnaires discrets ou même dans la société civile.

Ce jour-j risque d’être encore long parce que l’un des débats qui a cours en ce moment c’est celui de la modification de la constitution pour faire sauter la limitation des mandats…
Ce serait dommage pour le Chef de l’Etat de vouloir modifier la Constitution. Ce serait la plus grosse bêtise qu’il ait à commettre. Je le dis avec beaucoup de sérieux parce que je scrute l’horizon qui augure un mauvais présage. Suivez mon regard. A mon avis, il a trois problèmes qu’il doit résoudre. Peut-être se pose-t-il la question de savoir comment il va sortir de la nasse des opportunistes qui l’enserre désormais. De même, se demande-t-il s’il ne doit pas poser un acte valorisant pour que son départ préfigure une sortie honorable. Enfin, pense-t-il salutaire de ne pas observer de l’extérieur, en spectateur, les lambeaux d’un Cameroun en feu qu’il aura laissé ? Je pense que ce sont ces questions qu’il se pose.

Jesus Africain, c’est surprenant quand même…
A mon avis, la modification de la Constitution va produire l’effet d’une bombe à retardement. Si le chef de l’Etat continue à rester au pouvoir, il n’aidera pas sa propre progéniture même exilée et il n’aidera pas non plus le Cameroun. Il vaut mieux pour lui laisser cette Constitution et même l’aménager pour la postérité, puis, organiser les élections pour que quelqu’un d’autre hérite des plaies actuelles du régime Rdpc. Ceux qui vont l’inviter à y rester lui feront trop de mal et le détestent. C’est du cynisme de le jeter en pâture à titre posthume pendant qu’ils continueront de vivre et de le vilipender.
Maintenant, il y a le réalisme politique qui peut venir d’ailleurs. On l’a vu au Togo. Peut-être va-t-on le voir au Cameroun et au Gabon avec des prorogations interminables qui seront l’initiative de Sarkozy. Mais là encore, ce serait partie remise parce que la roue de l’histoire est une machine lourde. Sarkozy n’est pas Chirac et ne pèsera pas lourd dans la conjoncture à venir, en Afrique comme en Europe. Il peut s’y essayer. Il s’en mordra les doigts. J’ai le temps de jeter encore mes cauris. Même dans ce dernier cas, le Chef de l’Etat n’aura aucune raison objective de modifier la constitution pour rester au pouvoir.

Quelles sont les pistes de sortie de crise ? vous parlez entre autre de la restauration de la connaissance religieuse…
La connaissance religieuse en premier, parce qu’elle conditionne pour beaucoup les autres pistes. L’Afrique a subi la coupure ontologique religieuse la plus importante dans le monde. Même l’Inde, la Chine et le Japon n’ont pas connu cette coupure. Il faut rappeler que des missionnaires chrétiens ont été brûlés en 1452 en Asie. L’Occident chrétien a fait ses croisades consacrées par les saints, programmé les luttes contre les hérésies cathares, bogomiles, pratiqué la torture, l’inquisition. L’islam a fait son Jihad. On voit bien que la religion est le lieu d’une vigilance affûtée de l’esprit. Au nom des religions révélées, la lutte continue. Préservons au moins le cadre de nos religions traditionnelles à défaut de faire comme les autres, en réalité, les barbares.
La problématique religieuse en Afrique repose sur deux conditions : soit ruiner de l’intérieur l’Eglise catholique et protestante dominante, soit organiser à l’extérieur un complexus qui permette que sur le plan de l’action les nôtres n’en meurent plus. Jésus était un Africain, Moïse aussi. Engelbert Mveng l’a compris et il en est mort. Jean Marc Ela est exilé. L’ennemi de toujours veille et nous demande chemin faisant d’adhérer, mais sans poser beaucoup de questions. C’est déjà un acquis de savoir toutes ces choses hier encore interdites ou dissimulées.
Quand on écoute la syntaxe de Jésus, en vérité en vérité je vous le dis, ça n’entre pas dans les modèles syntaxiques occidentaux. On voit très bien que Jésus parle en paraboles parce qu’il est un nègre. On voit bien que sa théorie de l’amour c’est une théorie de nègre. Aucun peuple ne peut enseigner à l’Afrique l’amour.
Remarquez que quand les disciples de Jésus lui posent la question de savoir pourquoi il parle toujours en parabole. Il répond en ces termes : afin que ceux qui entendent ne comprennent pas et que ceux qui regardent ne voient pas, pour qu’il ne leur soit point pardonné. Il y a deux remarques à cela. La première c’est que Jésus parle en parabole parce que c’est la méthode africaine du raisonnement philosophique. Ensuite, les apôtres qui lui demandent pourquoi il parle toujours en paraboles démontrent qu’il n’est pas juif de culture. Tous les travaux de l’archéologue copte Al-Assiouty Sarwat Anis vont dans ce sens: Jesus l’Egyptien d’après les monuments titre du deuxième tome.
On peut aussi consulter Messod et Roger Sabbah à travers les secrets de l’exode. Laissons donc Jésus chez les usurpateurs, lui-même nous dira s’il n’était pas un nègre authentique le moment venu. Si nous comprenons ces enjeux, pourquoi les fêtes du Mpoo, du Ngondo, etc. s’embarrassent-ils avec ces cultes œcuméniques ? C’est une grosse insulte à la pensée africaine. Est-ce que l’islam peut organiser ses agapes et prétendre que le pape offrira une bénédiction en retard et vice versa ?

Vous parlez aussi d’opposer les modèles théoriques africains aux modèles dominants..
Ça signifie qu’il est important pour nous d’élaborer dans tous les domaines de la connaissance des théories : théorie générale du droit, théorie politique, théorie économique, théorie religieuse, etc., qui reflètent nos comportements sociaux. Ces théories doivent appréhender les motivations psychosociologiques des opérateurs, saisir les jugements et les normes d’action que leur dicte la culture. Elles doivent commencer par regarder le passé avant les temps modernes, à l’instar de tous les autres modèles théoriques occidentaux ou asiatiques de manière à ce que les recherches à venir qui vont être faites par les universitaires tendent vers un accroissement cumulé des réflexions. Ce n’est que la recherche qui peut aider un peuple à prospérer. Si personne ne fait ce travail, comment voulez vous que nous puissions nous amarrer à l’ordre dominant sans y perdre.
Les Occidentaux ont leurs théories, les Asiatiques les leurs, les Indiens les leurs ainsi que les Arabes. La science n’est pas neutre. Nous méritons d’avoir les nôtres, y compris dans le domaine de la religion, domaine authentique des savoirs par essence anthropologiques. Nous ne serons pas partie prenante du système mondial d’échange en tant qu’interlocuteur si nous ne confrontons pas nos modèles à ceux qui nous oppressent. Mais il s’agit d’abord une attitude scientifique.

Vous parlez aussi de prendre le pouvoir politique…
Il va désormais être difficile de prendre le pouvoir par effraction comme Gbagbo l‘a fait en Côte d’Ivoire. Ce qui me semble certain c’est que l’Occident, en particulier la France, va continuer à contrôle le modèle par lequel les Africains vont continuer à manifester un intérêt pour le capitalisme mondial. J’ai l’impression que prendre le pouvoir va être de plus en plus difficile en Afrique dans les années à venir. C’est-à-dire que notre génération, celle de 40 à 50 ans, veut prendre le pouvoir. Ce qui se passe au Cameroun, c’est que tous les leaders politiques ont 70 ans révolus. Kodock, Fru Ndi, Bello Bouba, Paul Biya, ont ces âges. Je dessine trois pistes de réflexion : sortir du Rotary, du Lion’s, de la Franc-maçonnerie, des religions chrétienne et islamo-peule qui n’apportent rien.
Il n’y a rien à faire, personne ne va nous sauver, même pas le Christ qui est venu pour les Juifs (en attendant que lui-même nous dise s’il était africain). Mahomet reconnaîtra les Arabes. Laissons donc à César ce qui appartient à César et réfléchissons. Etre chrétien ou musulman n’a aucune valeur en soi. Il prend de la valeur dans le sens de la lutte que les peuples mènent pour s’affranchir de leurs conditions. Quelle est donc la nôtre? Ensuite, s’organiser. Il faut bien que la génération enfin consciente au sens de Franz Fanon s’organise en conséquence pour prendre le pouvoir dans tous les régimes politiques décadents. Pour nous c’est 2011 qui s’impose comme première tâche. Enfin, prendre attache avec l’Afrique gagnante partout où elle se trouve. Celle-ci existe.

Comment voyez vous le Cameroun à moyen et à long terme ?
C’est dur à dire, mais pour le moment, avouons que nous n’aurons pas laissé à nos enfants les moyens de lutter face à l’adversité extérieure. Le spectacle des enfants abandonnés, des désoeuvrés, des fous, de la misère sociale ne devrait laisser personne indifférent. Je vois souvent ces jeunes qui arpentent les rues toute la journée pour vendre la friperie. Au nom de quel ordre de raisons laissons-nous fleurir autour de nous une telle indifférence ? Au nom de quoi détournons-nous tant de luttes pour la survie au nom des jouissances individuelles ? Le drame actuel de l’élite politique, c’est malheureusement ce vide de pensée alimenté par les religions révélées, sectes et associations à caractère prétendument universel, mais aussi cette pensée vide qu’alimentent les artéfacts du capitalisme. Quel gâchis!

http://www.quotidienmutations.info/mutations/mai/1180082448.php

1 commentaire

Classé dans INTERVIEW

Une réponse à “Mbog Bassong : Le Cameroun a besoin d’une refondation spirituelle

  1. theodore ngahan

    Mr. Mbog Bassong est un grand esprit qui produit un savoir susceptible de revolutionner l’africain au sens positif et marquer le reveil du continent.

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